Photographie et beauté des choses

Gilbert Cesbron écrivait « Voici ce qui m’est propre : tout ce qui arrive aux autres retentit en moi[1] ». Il ajoutait, quelques lignes plus loin « En ce qui me concerne, l’essentiel tient en un mot : le Mal. Sa perception m’a terrassé dès l’enfance… A six ans, passer devant une caserne me tordait les entrailles ».

Comme je me reconnais dans ces propos. Comme ces mots résonnent fort lorsque, écoutant les nouvelles, la colère et l’indignation me prennent. L’injustice, la méchanceté, l’avidité, la bêtise, l’hypocrisie, l’égoïsme… bref, tout ce qui avilit, blesse et tue des êtres… toutes ces laideurs me remuent au plus profond. Impossible de m’en abstraire, de me dire que je ne suis pas responsable. Parce que j’y ai ma part de responsabilité. Moins que d’autres, pourquoi ne pas le dire (je déteste les confessions misérabilistes) ? Mais tout de même, ce n’est pas une consolation, encore moins une absolution.

Je suis sensible à tout cela, c’est ainsi et je n’y peux rien. C’est d’ailleurs probablement un privilège ‑ mais pas une singularité puisque partagé par tant de personnes dont je me sens frère et ami ‑ une sorte de prédisposition à adhérer au message de l’Evangile.

Mais je voudrais parler d’un hobby : la photographie. Je fais de la photographie, en tant qu’amateur, sans prétention, juste pour le plaisir comme on dit lorsqu’on veut justifier une pratique qui a l’air de ne servir à rien. Qui plus est, une pratique d’une banalité affligeante, puisqu’aujourd’hui tout le monde a un appareil photo sur son smartphone.

Alors, pourquoi s’obstiner à faire des photos qui ne seront probablement jamais publiées, jamais exposées, très rarement partagées… ? En y pensant, un mot me vient, toujours, infailliblement. La beauté. En photographiant, j’essaie de capter la beauté. Comprenez bien : il ne s’agit pas de faire des belles photos (l’idée de « belle photo » étant parfaitement dépourvue de sens), mais de capter quelque chose de la beauté.

Mais quel rapport avec ce qui précède ? Alors voilà : le lien avec la sensibilité aux laideurs du monde dont je parlais, c’est que capter la beauté, c’est voir la présence de Dieu dans le monde. Dostoïevski fait dire à un de ses personnages que « la beauté sauvera le monde ».  Je ne le crois pas. Je dirais plutôt que la beauté est le signe que le monde sera sauvé. La beauté est la preuve de la présence, certes étrangement discrète, de Dieu dans le monde. La beauté est la preuve de l’action de l’Esprit Saint qui agit dans le monde. La beauté est le signe qu’espérer a du sens.

Les Ecritures ne parlent pas beaucoup de la beauté. Du moins pas dans les catégories culturelles d’aujourd’hui. Mais elles disent quelque chose d’essentiel : que le Créateur a fait toutes choses par amour, avec une bienveillance infinie, en vue d’un projet dont le Règne du Christ est le point focal. Elles disent encore que toute la création est déclarée très bonne. Ce dont je crois que la beauté est la trace.

La beauté que je peux capter par une photographie est la preuve que le projet de Dieu pour le monde est en cours, quoi que soient les apparences. La beauté n’est ainsi pas une affaire d’esthétique, mais bien du regard que l’on porte sur les choses. Voir la beauté, c’est poser sur les choses un regard qui voit au-delà de ce qui est, un regard qui a affaire avec la poésie. La beauté, qui est trace de la bonté de Dieu, se décrypte aussi bien dans la nature et le vivant que dans un visage humain, dans un sourire ou le travail des mains.

Photographier la beauté est pour moi exprimer la foi que Dieu n’a pas abandonné les humains que nous sommes. C’est ce qu’on appelle communément l’espérance. Alors, ma prière : « Seigneur, par le don d’un regard capable de voir la beauté des choses, console-moi de la laideur et réjouis-moi par l’espérance ».

[1] Gilbert Cesbron – Ce que je crois ‑ Tout sauf un catéchisme Grasset 1970

 

 

 

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